Je
découvre aujourd’hui le travail d’ Abdelkarim
El Azhar, c’est aussi la découverte d’un
talent. Mes yeux passent d’une peinture àl’autre avec la mobilité de qui voudrait saisir un feu caché ; après un tour je reviens sur les mêmes
images , dans un autre ordre de lecture , et voilà
qu’après avoir couru dans tous les sens , je
découvre que ce feu que je croyais caché est là , sousmes yeux , il faut refuser la distance qu’impose le regard et pénétrer dans cette sorte de labyrinthe ,
dans ces cases rangées , empilées ; il faut être cecorps sculptural qui fuit, s’attarde , revient, cherche , s’égare ; postures expressives dans
lesquelles coule ma propre douleur, mes affolements , mesincertitudes , mes craintes, mon angoisse devant les ruses du temps , ma vulnérabilité dans l’espace du
monde.
L’espace
, c’est d’abord la toile sur laquelle travaille
El Azhar , mais tous les objets du monde ont leur partd’étendue, il faut donc surdéterminer cet espace pour le rendre signifiant ; El Azhar multiplie les
flèches directionnelles – direction ou directive ?– en tout cas il serait impossible à un seul homme de les suivre , à moins de se déchirer, d’aller
partout en même temps , mais le temps lui aussi nouspiège , il faudrait alors sortir du réel , s’enfonce dans le fantasme ,flirter avec le mort,
l’omniprésent.
Mais on ne sort pas du
monde , les flèches comme les fenêtres peuvent donner
l’illusion d’un ailleurs, on retombe surd’autres flèches, d’autres fenêtres ; le monde se contient et ne renvoie qu’à même, nul
miroir à traverser, nulle poche secrète vers « levierge le vivace » c’est Mallarmé frappant à sa propre porte et bien sûr , personne ne viendra lui
ouvrir .
Ces cellules dont le
nombre est matériellement limité par les dimensions de
la toile pourraient être multipliées à la infini ;laissons le nombre des cellules , l’infini es contenu dans ces toiles d’El Azhar, le parcours peut
être repris mille fois encore ; on n’épuise pas
l’espace, c’est le temps qui nous épuise . Pour ce corps ( est-ce le même dans une succession d’instants , sont-ils plusieurs dans un mêmeinstant ?) il n’y a pas de case d’arrivée ; il est (ils sont) là pour l’éternité. EL Azhar
peindrait-il l’enfer…de la vie ?
Pourtant cet homme ,
debout , plié , arqué, bandé, mène une lutte ; il
n’a pas perdu l’espoir, il veut voir , il veutsavoir , et cette fenêtre d’où tombe une lumière crue qui ne parvient pas à inonder sa prison est
l’objet de ses convoitises. Il essaie de ladécouper, il l’empote même sous son bras ; voleur de feu ! Est-ce ce feu que je cherchais ? El Azhar semblenous dire que tout est signe et que le signe s’épuise dans son apparition .
La peinture comme un gage
? oui, cette structure ouverte des carrés dont rien
théoriquement ne peut limiter l’extensionfonctionne comme le lexique ; ici, chaque cellule serait un mot , de quoi écrire l’histoire de sa vie.
La peinture d’El
Azhar nous invite à un regard plus lucide : « le plus
profond c’est la peau » disait Paul Valéry ; la
profondeur de la vie , ce qui fait son opacité , c’est bien la succession des instants , l’empilement de ces cellules , de nos mouvements ;
et le flou qui les mêle dans le souvenir leur donneconsistance . El Azhar semble nous dire que le mystère n’est qu’un jeu d’enfant pour se faire
peur ou se faire plaisir, que la vie est tout entièrecontenue dans chaque instant et qu’il faut les assumer pour eux-même, comme il assume chaque toile ,chaque coup de pinceau, non pas en pensant au tableau qui va suivre mais en s’absorbant tout entier dans le
présent de sa peinture .La découvrir, c’est ce que
je vous souhaite, elle en vaut la peine.
Par
Christian Rivot
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